
Anatomie d'une chute est passé d'événement au sein du cinéma d'auteur français, pour qui est familier du cinéma toujours (d)étonnant de Justine Triet, à triomphe académique, remportant la Palme d'or au Festival de Cannes, un Oscar du meilleur film étranger, le César du meilleur film...
Film il est vrai, d'une qualité indéniable : complexe et féministe. Si dense d'ailleurs que le public français, à l'unisson, s'y est rué, une année pourtant riche en tornades pour box office (le mégasuccès du Barbie de Greta Gerwig).
Et alors que ce film de procès, mettant en scène l'enquête dont fait l'objet une femme accusée d'avoir assassiné son mari, n'en finit pas de fasciner, le sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie s'est exprimé à son tour sur ce portrait de femme pas comme les autres... En y voyant une intention révolutionnaire. Tout simplement !

Mais pourquoi ?
Le penseur adulé par Edouard Louis développe sa réflexion.
Il raconte : "Anatomie d’une chute nous offre une interprétation abolitionniste d’une mort. Nous nous inspirer des leçons de ce film pour réfléchir sur la violence et la lutte contre la violence !"

Et par "abolitionniste", le philosophe entend "abolitionnisme pénal", autrement dit : il défend l'idée que Anatomie d'une chute remettrait carrément en cause le principe traditionnel et systémique de répression par la justice.
Comment ? La raison est passionnante, lisez plutôt...

"Je pense qu'à la fin du film, personne ne veut que le personnage incarné par Sandra Huller ne soit condamné..."
"Personne ne souhaite voir condamné ce personnage d'épouse même si il est possible qu'elle ait poussée son mari à travers le balcon, on ne souhaite pas la voir aller en prison... Pourquoi ? Car on a compris que le déterminant de la mort de cet homme ne se situe pas dans une action individuelle que cette épouse aurait produite mais dans la situation globale du couple"
Un personnage féminin si dense qu'il bouscule l'ordre social ?

Lagasnerie décrypte : "Le film fonctionne sur un aller-retour constant : d'un côté le cadre pénal, où le procureur accuse la protagoniste en permanence, et ne cesse d'individualiser le problème (était-elle colérique ? est-elle lesbienne ?) et de l'autre : la situation du couple, c'est à dire l'enfermement à 2, enfermés dans leur jalousie, éloignés de leurs amis, dans un état de tension permanente."
"En fait, suicide ou meurtre, c'est surtout la situation sociale, celle du couple, qui a condamné cet homme"
Anatomie d'une chute, abolitioniste ? En tout cas, féministe, on en est persuadé.

On vous l'expliquait lors de sa sortie, et de son succès absolument phénoménal en salles : "En conciliant création artistique, justice et vie à deux, Justine Triet nous rappelle que l'intime est profondément politique. C'était déjà le cas dans La bataille de Solférino, où la cinéaste associait contexte électoral (la victoire de François Hollande) et crises conjugales.
Ici, le couple est érigé en sujet de société, de discordes, en affaire complexe où s'entremêlent sensibilités, passions, contradictions, paradoxes. La réalisatrice traite la chose sans la moindre concession, dévoilant toute la violence, psychologique et physique, que peut engendrer un tel cadre. Mais aussi, ce que le couple, conflictuel, raconte du non-dit, des manipulations, comme de ce qui ne peut être exprimé, compris : l'indicible.
C'est authentique (Justine Triet a signé le scénario avec son compagnon "dans la vraie vie", le cinéaste Arthur Harari), noir, et passionnant. Mais ce n'est pas tout. La réalisatrice se réapproprie également un genre familier, le film de procès, en l'enrichissant d'un regard féminin.
Ce "female gaze" que théorise Iris Brey dans son ouvrage éponyme acquiert ici toute sa force : il s'agit de plonger dans la psychologie d'une femme, sans éluder ses zones troubles, sa richesse émotionnelle, la densité de son caractère, faisant fi des stéréotypes, caractérisations clicheteuses et facilités scénaristiques d'usage"